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UNE HISTOIRE D'AMOUR AU XVIIIe SIÈCLECe récit est tiré du livre de MARCUARD-GUEX Ch., Annales de Grandcour (Gran-Cort), Imprimerie de l'ère nouvelle, Lausanne, 1923. Il raconte l'histoire de Jean-Philippe Dubey, dernier notaire du nom. Notons que Jean-Philippe Dubey fut l'aïeul maternel d'un des hommes les plus connus de notre pays, le grand industriel Philippe Suchard, inventeur du chocolat qui a illustré son nom. Ecoutons l'honnête notaire de Grandcour : "Le 1er juillet 1749, environ les onze heures et demie de la nuit, Dieu m'a mis au coeur de me marier. Ce qu'ayant communiqué à mon cher père, dans le même instant, après m'être relevé de mon lit, il m'a donné sa bénédiction, et tout de suite après m'être recommandé au bon Dieu de vouloir me faire connaître la personne qu'il me destinait pour être un jour mon épouse, j'ai pris la résolution d'aller faire un tour dans le comté de Neufchâtel ; et j'ai prié ma cousine Dubey la cadette de vouloir m'y accompagner. * * * Nous sommes allés à Stavayé, où nous avons vu au bord du lac des pêcheurs qui allaient lever leurs filets ; leur ayant demandé s'il voulaient me passer de delà, ils me dirent que oui ; et après avoir levé leurs filets, ils m'ont conduit Vers Chez-la-Tante, soit Chez-le-Bart, d'où je me suis fait conduire aux Oches, chez Pierre Jaccaud, où nous avions mis une vache en amodiation. Je m'y arrêtai un moment, et de là je descendis à Châtillon, chez M. le capitaine Samuel Rognon, où je me rafraîchis. Je continuai mon chemin et passai par Bevaix. Et comme je connaissais M. Gigaut et Mme depuis le séjour que j'ai fait à Neufchâtel en 1737, je leur donnai le bonjour en passant. * * * J'y trouvai la soupe sur la table, environ midi ; j'en mengeais ; et comme j'étais un peu fatigué, soit de n'avoir pas reposé la nuit précédente, soit à cause de la chaleur qu'il faisait ce jour-là, je m'allai repose jusques environ les 4h. du soir. * * * Comme je fus réveillé de mon sommeil, ma cousine Dubey me vint demander pour continuer notre route jusques à Auvernier, où j'avais dessein de me rendre pour des affaires que j'y avais. Me trouvant très bien disposé et même dans une joie dont je ne me connaissais pas moi-même la cause, je ne me pressai point pour partir ce jour-là, et je demandai du café à Mme Gigaut. Sur ce qu'elle me dit qu'elle en était dépourvue, mais que Mlle Cabrol, marchande à Bevaix, en vendait, je m'en fus moi-même à la boutique pour en acheter. * * * J'achetai diverses bagatelles, comme entre autres du café, du thé, du tabac, un bonnet brodé, une paire de bas de gallettes, un mouchoir de soie, etc. ; et une petite robe à la petite Gigaut à la réquisition de la mère. * * * Sur ces entrefaits, je vis entrer dans la boutique une demoiselle - qu'est ma chère épouse, ou celle qui l'est devenue. Je fus saisi d'une certaine émotion qui me surprit, et je l'envisageai fixement, en disant que M. G. n'avait pas du tout tort de dire qu'il y avait de belles filles dans Bevaix ; que ladite demoiselle en était apparement la perle ; ...et continuant mon discours, je dis : "C'est peut-être Mlle C." Et Mme Gigaut me dit que non, que c'était la fille de M. le capitaine Meiller. Sur quoi je m'écriai qie j'étais charmé que M. le capitaine eût une aussi belle fille ; que je le connaissais bien, - et m'informai de l'état de sa santé. * * * Ensuite, je priai ladite demoiselle de permettre que je l'embrassasse. Elle en rougit et s'en défendit d'une manière fort honnête. Je ne me rebutai point pour tout cela ; et après s'être reculée jusqu'à la muraille, je lui donnai deux baisers de bouche en présence de ces dames qui étaient à la boutique. Après quoi elle acheta quelques aunes de chevillière pour des attaches d'un tablier, et se retira. Je lui dis que je me donnerais l'honneur d'aller faire une visite à M. son père, et qu'en attendant je la priais de l'assurer de mes respect. * * * Je quittai aussitôt la boutique après avoir payé mes emplettes ; et je retournai chez M. Gigaut, à qui je dis que je mangerais bien une tranche de jambon qu'il m'avait offerte à dîner, dont je n'avais pu manger alors, parce que je n'avais pas d'appétit ; et ayant pris un morceau de pain à la main, et une tranche de jambon, je m'en fus le manger sur une galerie, dans la maison, soit appartement, où Gigaut se tenait. D'où j'aperçus, avec la plus agréable surprise, l'aimable demoiselle Meiller (que je venais de quitter à la boutique) qui était vers une magnifique fontaine à 5 tuyaux, qui râclait les écailles à des perches, soit autre poisson, qu'elle accommodait pour le souper. * * * Je lui fis un petit salut, auquel elle répondit fort gracieusement. Et ayant quitté mon pain, mon jambon et ma galerie, je m'en fus joindre ma belle vers la fontaine. Je lui offris d'abord mon petit secours pour lui aider à nettoyer ses poissons, et lui témoignai combien j'étais charmé de voir une si aimable personne prendre la peine d'accommoder elle-même des poissons auprès de la fontaine ; que ceux qui les mangeraient auraient bien du plaisir et de bon coeur surtout, lorsqu'ils sauraient qu'ils avaient été accommodés par d'aussi belles mains ; que je vaudrais bien oser m'inviter d'en aller manger !... * * * Elle eut la bonté de me répondre fort poliment que c'était fort à mon service. Et ayant quitté la fontaine, j'eus le plaisir de l'accompagner jusques devant chez M. son père, que je rencontrai devant chez lui, lequel eut la politesse de me faire monter chez lui, où nous fûmes un moment. Il eut la bonté de m'inviter à manger sa soupe, ce que j'acceptai, et en attendant le souper, je le priai d'agréer une bouteille chez Mme Peter, où nous nous rendîmes. De là, nous nous en fûmes souper chez M. le capitaine Meiller. * * * Le 8me dit juillet, lendemain matin, je fis ma déclaration à ma belle. Elle fut acceptée avec beaucoup de bonté et fort poliment. Lorsque je crus d'avoir gagné le coeur de la belle, je m'en fus le communiquer à mon père, qui approuva mon choix, et par la prière que je lui fis de vouloir demander l'agrément de M. le capitaine, père de la belle, il prit la peine de se transporter à Bevaix, et en obtint de même le consentement. * * * Le 26me juillet, dite année 1749, nous fîmes les fiançailles. Le lendemain 27me, les premières annonces furent publiées... * * * Le mardi 19me Aoust 1749, notre mariage fut célébré dans l'église de Bevaix par M. le ministre Rognon, pasteur en ladite église. D'abords à la sortie de l'église, nous descendîmes au bord du lac, au port de Bevaix, d'où nous nous embarquâmes par un beau jour et beau lac, accompagnés de M. le capitaine Meiller, mon beau-père, de Mlle Meiller, ma soeur, de M. le capitaine Henry, de Bevaix, notre parent, de M. Barbier fils, de Saint-Aubin, et Mlle sa soeur, aussi nos parents. * * * Nous avions une belle symphonie, composée de trompette, cor de chasse, haut-bois, violon, basse ; et nous nous rendîmes en grande crérémonie à Grandcour, où nous fûmes reçus par la jeunesse de Grandcour, qui était sous les armes fort proprement. Elle était composée de douze jeunes gens, tous en habits d'ordonnance, commandée par le sieur Daniel, fils du sieur Daniel Mayor, de Ressudens. Elle fit une décharge d'abord à la pointe de Prahins, une autre à l'entrée de la Charrière à Gaby ; la troisième décharge, dans la ville, devant chez mon père. * * * Ce dernier nous y reçut avec une grande joie, beaucoup de bonté et de complaisance. Il avait fait préparer un magnifique dîner avec la dernière propreté et beaucoup d'ordre. La partie fut gaie, et l'on se divertit à danser jusqu'à 5 heures du lendemain. La compagnie nous fit l'honneur de rester chez nous jusqu'au surlendemain." Dernière mise à jour de cette page : 1 janvier 1970 |